Domaine Séléné Beaujolais Cuvée Printemps 2024

Domaine Séléné Beaujolais Cuvée Printemps 2024
Le beaujolais a passé trente ans à se faire traiter de vin de party. Celui-là s'est trouvé un nouvel agent.

Gamay 100 % | Beaujolais, France

Code SAQ : 15038440 | 32,50 $

Score Le Verre Noir : 93

Première impression

Tu verses, pis tu vois le fond de ton verre.

Rouge rubis pâle, presque transparent sur les bords. Si t'es habitué aux cabernets californiens qui te tachent les dents jusqu'à jeudi prochain, tu vas penser que quelqu'un a coupé la bouteille avec de l'eau. C'est pas ça. C'est du gamay vinifié en macération carbonique, pis ça donne toujours des vins pâles.

La couleur ment. Retiens ça pour la suite.

Le nez

Fraise des champs, framboise écrasée, une petite note florale de pivoine et un fond de rhubarbe. C'est la SAQ qui le décrit comme ça et pour une fois, la fiche officielle dit la vérité.

Ce qui frappe vraiment, c'est ce qu'il y a pas dedans.

Zéro bois. Aucun élevage en barrique neuve, aucune vanille, aucun goût de planche de bois traité. Le vin sent le raisin. Radical comme concept, on s'entend.

Compare ça à un merlot du Nouveau Monde à 20 $ qui sent le mocha pis la noix de coco parce qu'on lui a garroché des copeaux de chêne dans la cuve. Ici, personne a essayé de te vendre du maquillage.

La bouche

12,5 % d'alcool. 1,3 gramme de sucre au litre, donc sec pour vrai.

L'acidité est vive, la bouche est délicate, les tannins sont pratiquement en congé sans solde. Ça coule tout seul. Le mot juste en québécois, c'est gouleyant, pis c'est exactement ça.

Sers le frais. Pas glacé, mais frais. La SAQ dit 14 à 16 degrés, ce qui veut dire vingt minutes au frigo avant de le déboucher. Si tu le sers à température de salon en juillet, tu vas boire du jus tiède et tu vas m'en vouloir.

Là où le vin surprend, c'est qu'il est léger sans être maigre. Y'a de la chair là dedans. Anne-Julie L. écrit dans les avis SAQ : "Très fruité, avec du corps." Elle a raison. C'est mi-corsé, pas mi-mou.

Ce qui le rend différent

Trois affaires.

Un : la macération carbonique intégrale. La fermentation part à l'intérieur du raisin, dont la peau reste intacte. Ça extrait le fruit et presque pas de tannin. C'est la technique historique du Beaujolais, sauf qu'ici elle est faite sérieusement, avec des raisins bio et des levures indigènes, pas industriellement pour sortir 14 millions de bouteilles avant Noël.

Deux : le monsieur derrière la bouteille. Sylvère Trichard a repris quatre hectares à Blacé en 2012, terres déjà en bio depuis 1998, et il est passé en biodynamie en 2018. Il s'est formé chez Dominique Belluard en Savoie et chez Jean Claude Lapalu dans le Beaujolais. Pour ceux qui suivent le vin nature, c'est comme dire qu'un jeune gardien de but a passé deux étés à s'entraîner avec Patrick Roy. Ça paraît dans le verre. Le domaine porte le nom de Séléné, la déesse grecque de la lune, ce qui va bien avec du travail au calendrier lunaire. Amicalement vin

Trois : c'est du nature qui goûte pas le nature. Zéro souffre ajouté ou presque, et pourtant aucune odeur de cidre de garage, aucun goût de kombucha oublié sur le comptoir. Jean-Claude G. résume ça mieux que moi dans les avis : "Naturel mais très clean."

Maintenant, mets ça en perspective.

Contre un beaujolais nouveau de novembre, y'a aucune comparaison. Le nouveau, c'est de la banane et de la gomme balloune, bu trois semaines après les vendanges parce que le marketing l'exige. Celui-ci prend son temps.

Contre un cru du Beaujolais comme un Morgon ou un Moulin-à-Vent, tu perds en structure et en profondeur. Les crus poussent sur du granite et donnent des vins qui tiennent dix ans. Celui-là est fait pour être bu, pas rangé.

Contre un pinot noir de Bourgogne dans le même profil léger et floral, tu paies deux à trois fois moins cher pour un plaisir comparable. Le gamay a toujours été le petit cousin sous estimé du pinot. C'est encore vrai.

Contre un valpolicella italien, autre rouge léger et cerisé, celui-ci est plus vif, plus acidulé, moins doux dans son fruit.

Petit détail à savoir : plusieurs cavistes français qui vendent le domaine décrivent la Cuvée de Printemps comme venant de la partie négoce du domaine, donc de raisins achetés à des voisins plutôt que des vignes de Sylvère. Je te le donne comme information, pas comme reproche. Le résultat dans le verre reste excellent.

Ce que le monde en dit

Onze avis sur saq.com. Onze sur onze. 100 % de satisfaction.

C'est unanime, mais c'est onze personnes. Faut le dire.

Le plus enthousiaste, c'est Robert P. en août 2026, qui titre son avis "Ma trouvaille de l'année" et qui écrit : "J'ai dévalisé deux succursales de ma région." Quand quelqu'un vide deux SAQ pis qu'il vient écrire un avis pour demander c'est quand le prochain arrivage, t'as pas besoin de grille de notation.

Claudia M. sort la plus belle image du lot : le vin lui rappelle la charcuterie et la soupe du dimanche soir chez ses grands-parents. Y'a pas un sommelier au monde qui va te vendre un vin mieux que ça.

Félix L. propose de le boire "tout seul ou accompagner de quelqu'un qui ne boit pas". Je sais pas si c'était volontaire, mais c'est la meilleure ligne de toute la page.

Les autres tournent autour des mêmes mots : juteux, frais, pimpant, passe partout. Lou R. parle d'un vin "de toute occasion".

Deux nuances honnêtes. Cinq des onze avis ont été publiés le même jour, le 15 août 2024, ce qui sent la dégustation en succursale ou une sortie Cellier. Le monde qui vient d'aimer un vin en magasin écrit rarement des mauvaises critiques. Et les avis couvrent de décembre 2022 à août 2026, donc au moins trois millésimes différents. La constance sur trois ans, par contre, c'est un bon signe en soi.

Du côté des importateurs et des cavistes qui le distribuent ailleurs dans le monde, le vocabulaire est le même partout : croquant, juteux, fruits rouges frais, parfait pour l'apéro et les barbecues. Les rouges du domaine passent tous en macération carbonique, avec un élevage principalement en cuves de béton. Personne dit le contraire de personne. C'est rassurant. Wikipedia

À table (et tout seul)

Oui, tu peux le boire tout seul. C'est même une de ses grandes forces. Un vin rouge à 12,5 % avec zéro tannin agressif, servi frais sur le balcon un jeudi de canicule, c'est difficile à battre.

À table, pense charcuterie avant tout. Saucisson, jambon, terrine, cretons si tu veux jouer local. Le côté acidulé coupe le gras et te relance l'appétit.

Ensuite : poulet rôti, porc effiloché, saumon grillé, pizza aux légumes, légumes grillés du BBQ. La SAQ suggère des cuisses de dinde aux raisins rôtis et des souvlakis de poulet au tzatziki, pis les deux fonctionnent.

Côté fromages, reste dans le doux. Tomme, comté jeune, chèvre frais. Évite le bleu costaud, il va écraser le vin en trois secondes.

Ce qui marche pas : le steak épais, le ragoût de pattes, la sauce à spaghetti qui a mijoté six heures. Le vin va disparaître. C'est pas un poids lourd, arrête de le mettre dans le ring avec un poids lourd.

La garde

Bois le. Maintenant.

C'est un vin de fruit, sans bois, sans structure tannique, avec très peu de souffre. Y'a rien là dedans qui est fait pour vieillir. La fenêtre idéale, c'est 2026 et 2027. Après, tu joues à la roulette avec le fruit.

Petit avertissement pratique pour le vin nature à faible souffre : garde le au frais et au noir. Pas debout sur le comptoir de la cuisine à côté du grille pain. Ces vins là sont plus sensibles à la chaleur que la moyenne.

Si tu veux du gamay qui se garde dix ans, va vers un Moulin-à-Vent ou un Morgon Côte du Py. C'est une autre conversation, un autre budget, un autre soir.

Le prix, parlons en

32,50 $.

C'est ici que je dois arrêter de faire des jokes deux minutes.

Trente deux et cinquante pour un Beaujolais tout court, sans nom de cru sur l'étiquette, c'est ambitieux. À ce prix là, t'es dans le territoire des crus du Beaujolais, ceux qui ont plus de matière, plus de longueur et un vrai potentiel de garde. T'es aussi dans le territoire de très bons Côtes du Rhône villages et de chiantis classicos sérieux.

Est ce que le vin les vaut ? Pour ce qu'il est, oui. Tu paies pour du travail bio et biodynamique, des vendanges manuelles, des levures indigènes, un rendement bas et un vigneron qui refuse les raccourcis. Ça se facture, pis ça se justifie.

Mais soyons clairs sur ce que t'achètes : tu paies une prime nature sur une appellation de base. C'est un plaisir immédiat, pas un investissement. Si ton critère numéro un c'est le rapport qualité prix brut, y'a des beaujolais à 22 $ qui te donnent 85 % du plaisir.

Si ton critère c'est la personnalité, celui là gagne.

Pour qui

Pour le monde qui trouve que la plupart des rouges sont trop lourds, trop chauds, trop confiturés. Pour les amateurs de pinot noir qui veulent le même genre d'émotion sans hypothéquer le chalet. Pour les curieux du vin nature qui ont peur de tomber sur une bouteille qui goûte le fond de tonneau. Celui là est la porte d'entrée parfaite.

Pour l'apéro, la terrasse, le pique nique, le souper improvisé.

Pas pour toi si tu cherches de la puissance, du bois, de la structure ou une bouteille à coucher dans le cellier jusqu'en 2035. Tu vas être déçu, et ce sera pas la faute du vin.

Le verdict

Un beaujolais qui fait honneur à son appellation, pis ça arrive moins souvent qu'on pense. Fruité, vif, honnête, sans une once de maquillage. Le genre de bouteille qui disparaît plus vite que prévu parce que tout le monde en reprend.

Le seul frein, c'est le prix. À 32,50 $, il joue dans la ligue des crus sans en avoir le titre. Il tient son bout quand même, ce qui en dit long.

Onze personnes sur onze l'ont aimé. Robert P. a vidé deux succursales. Je le comprends.

Dernière chose : il est affiché comme non disponible en ligne. Si tu en veux, faut vérifier les inventaires en succursale, pis faire vite quand il revient.

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